L’impossible anatomie
d’une émotion


A quelques mètres du cerisier, au milieu du petit plan d’eau, une statuaire représentant quatre vautours s’est opposée à mon regard comme le sphinx imposant son énigme. Ce fut un moment étonnant, de quelques secondes, dont la magie était renforcé par le vol de quelques oiseaux qui allaient et venaient en faisant de la sculpture un promontoire passager. Une énigme, une émotion puissante, et rien d’autre.
Je ne cherche pas à témoigner d’une révélation, il s’agit d’une simple émotion qui n’a concerné que moi à cet instant précis. D’ailleurs, lorsque vous regardez cette photo, vous n’y voyez certainement qu’une sculpture, que vous trouvez peut-être même excessivement moche. Mon but ici est de partager l’expérience de ce que C.J. Jung appelle le numineux, un contact inhabituel avec la réalité, qui nous ramène à une autre perception du monde.
Je pense que nous sommes nombreux à connaître ce type d’expérience ou se dessine un sentiment qui ne dure parfois que quelques secondes : sentiment de déjà vu, présence extrême, réalité soudain un peu différente ou semblant déborder du cadre, manifestation de la beauté pure à la vue de la nature ou d’une œuvre d’art, pouvant même s’accompagner de vertige, parfois il n’y a rien de réellement visible ou palpable, simplement le monde se manifeste autrement.
Ce n’est sans doute pas le plus important de l’histoire, mais en revenant les jours suivants, la sculpture m’a apporté ses réponses, j’y voyais quatre étapes de la vie. De bas en haut, elle représentait la souffrance, la fermeture, l’ouverture et l’accomplissement, et je comprenais que j’étais en train de quitter les deux premiers états pour gagner le suivant. Près de quarante années plus tard, je peux considérer que la vie a validé au moins en partie cette interprétation symbolique, sans que je sache si elle correspond à ce que le sculpteur avait réellement cherché à exprimer. Mais il s’agissait ici d’une réflexion qui quittait l’émotion pure pour aller vers la quête de sens.
L’important a surtout été cette émotion initiale de quelques secondes, qui ne passe pas par notre intellect ou nos capacités d’analyse, nous sommes alors dans un temps suspendu, face à une autre manifestation de la vie.
Une amie que je fréquentais dans un groupe de méditation et qui avait connu pareille expérience, parlait d’un brumisateur d’amour pour décrire ces moments. J’ai aimé cette manière très yin de définir la chose. En ce qui me concerne, ce brumisateur s’active parfois lors de balades dans la nature.

Un piège doit ici être évité. Il serait illusoire de vouloir trouver/retrouver ce type d’expérience, ce serait une forme de recherche de jouissance réduisant la beauté à un objet de consommation, et le monde moderne conditionne hélas nos désirs en ce sens. Il est inutile et sans doute nuisible de croire que l’on peut capturer l’harmonie du monde pour la mettre à notre service. Ces moments de grâce ne se pourchassent pas, ils surviennent sans prévenir et sont juste une vérité du moment.

Attention, je ne fais pas de lien absolument direct entre cette expérience et la pratique de la méditation. Pas plus que je ne laisse entendre que les méditants connaîtront de telles expériences. La méditation ne consiste d’ailleurs nullement à aller chercher quelque chose. Mon but est ici témoigner d’une situation que beaucoup de gens connaissent mais qu’ils ne peuvent pas partager avec leur entourage, la méditation est simplement l’un des supports naturels vers lequel ils peuvent ensuite se diriger.

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