Le résident du ciel

Première journée vraiment chaude du printemps. Premiers bonheurs. En ce mois d’avril, je profite avec trois amis de la douceur du week-end pascal. Nous prenons l’apéritif et j’aperçois dans le ciel bleu le premier couple d’Apus apus de l’année.
Tous les ans, je m’émerveille de son retour dans le ciel, comme un marin retrouvant l’étoile polaire à la sortie de six mois sous l’obscurité des nuages. Invariablement, il débarque courant avril, en provenance directe d’Afrique Sub-Saharienne, sans halte.
Forcément sans halte, car le martinet noir, puisqu’il s’agit de lui, vole pendant près de dix mois sans jamais se poser. Dix mois en lévitation au-dessus de la frénésie humaine, dix mois de rituels migrateurs où le seul superflu est le frémissement de l’air.
Il vient nicher chez nous, unique moment où ses ailes s’arrêtent de battre. Ses petits, dès qu’ils auront quitté le nid, voleront pendant deux à quatre années sans jamais se poser.
Puis il reprend son vol. Dix mois. Un vol aussi ininterrompu que le flux des rivières, aussi constant que la foi des papillons qui trouvent encore de vraies prairies.

Puisqu’on le confond avec l’hirondelle, on rate son fascinant spectacle quotidien : quand arrive le soir, il n’est plus qu’un point qui monte, s’élève encore, s’obstine, et disparaît dans les hautes couches de l’atmosphère. Durant quelques courtes minutes, on ne le voit plus alors que ses cris perçants nous parviennent du très-haut où il passera la nuit, puis disparaissent à leur tour avec les dernières clartés. Le fascinant animal mange en vol, dort en vol, se reproduit en vol, lorsqu’il s’agit de s’envoyer en l’air, ce prince des airs ajoute du sens aux mots.
L’aéronautique fait parfois part de signalements incrédules à la vue du martinet volant en des lieux où ils ne peut pas être, mais pourtant il y est. On l’a aperçu à près de six mille mètres d’altitude navigant entre les pics de l’Himalaya pour établir d’impensables ponts aériens entre Afrique et Asie. Il tisse des liens invisibles et fait danser des cartographies dont nous ignorons tout.

Il mange en vol, disais-je. C’est à voir. Le martinet, il y a peu, avait encore à disposition de merveilleux et gras coléoptères, des diptères à profusion et des hyménoptères à foison. Las, selon les régions, entre 40 % et 77 % des insectes ont été exterminés en quelques décennies par l’activité humaine1 et l’alchimie entre l’espace et le vivant a fait allégeance à la boulimie de la chimie. Le martinet doit utiliser plus d’énergie pour trouver moins d’insectes. Dans cette chasse toujours plus stérile, il capture de surcroît des particules en suspension et ingère ainsi les microplastiques, particules chimiques et pesticides présents dans l’air. Il est en moins bonne santé, ses œufs sont moins solides, ses oisillons plus chétifs.
Il déploie davantage d’efforts pour voler, mais également pour se poser. Moins de clochers et de vieilles constructions, moins d’anfractuosités dans les murs, sous les toits ou les gouttières du fait de la modernisation des habitats, l’oiseau connaît une crise croissante de son logement.
Entre 30 % et 70 % des martinets ont disparu en 25 ans, selon les régions. 2 Chaque printemps devient plus silencieux.

Peu rancunier, il persiste à nous faire l’honneur de ses visites annuelles. Comme dans l’urgence de nous retrouver, il a été chronométré faisant la distance entre l’Afrique et l’Europe à plus de cent kilomètres-heure de moyenne. Sur terre, en mer, dans les airs, aucune créature vivante ne fait mieux sur un temps aussi long. Soit pour certains d’entre eux cinq mille trois cents kilomètres d’un trait entre la République Démocratique du Congo et la France, entre une terre de déforestation et une autre d’artificialisation, entre les trafics de pesticides autour des Grands Lacs Congolais et le siège social de Bayer-Monsanto à Lyon. Il fut pendant des millénaires un oiseau sur la grand-route des migrations, il est désormais un funambule qui côtoie le vide sur le fil aiguisé du vivant.

Heureux de le voir réapparaître en cette belle journée, une réflexion me vient alors que j’ouvre un grand cru millésimé de vingt ans d’âge devant le regard gourmand de mes convives. Vingt ans d’âge, c’est aussi l’espérance de vie d’un martinet, les plus jeunes d’alors sont peut-être encore parmi nous aujourd’hui, mais leur monde a bien changé. Lorsque le raisin qui fit ce vin mûrissait au soleil, ils étaient deux fois plus nombreux dans le ciel. Que dirions-nous si, en l’espace d’une seule génération, l’espèce humaine avait diminué de moitié ? De quelle insupportable apocalypse aurions-nous été les témoins ?

— Je bois au retour de la vie ! Dit l’un de mes amis, en désignant d’un mouvement circulaire du bras les buissons en fleurs et les herbes hautes qui nous entourent. Il ignore que mes pensées se portent vers deux oiseaux mais son hommage à la nature vient à point nommé.
— A la vie, au courage et à la foi. Un autre prononce ces mots à faible voix, nous comprenons qu’il s’agit plus d’une confidence que d’une affirmation. Nous sourions et accordons un peu de place au silence.
Ces mots sont un écrin pour mon regard tourné vers le ciel, vers les deux danseurs vêtus de vent à qui mon cœur porte ce toast.

J’évite à ce moment-là de penser que, très vite, nous serons fin juillet.
Car invariablement, tous les ans à cette date, il nous quitte et je doute toujours plus de le revoir l’année suivante.


  1. Vázquez et al. / regional studies (Espagne, Pays-Bas, Allemagne). Articles locaux rapportant des déclins entre -30 % et -70 % selon le site et la période. Voir là aussi les revues nationales PECBMS. ↩︎

  2. I – Birdlife International. Apus apus species factsheet (www.birdlife.org). Population mondiale martinet (estimation 2018) : 8.9–.3 millions d’individus matures (valeur fournie par BirdLife,  variable selon mise à jour). Birdlife donne pour l’UE une tendance quantitative et qualitative déclinante, et des fourchettes d’estimation du déclin à l’échelle nationale dans certains pays.
    II – PECBMS European Bird Census Council Species trends dataset & European Common Bird Index — PECBMS publie des séries temporelles par espèce. Pour Apus apus, l’indice européen montre un déclin marqué depuis 1990, souvent de l’ordre de -30 % à -60 % selon la région et la période.
    III – Finch, T. et al., Ibis 2022. Démographie au Royaume-Uni pour Apus apus : déclin d’abondance estimé à -57 % entre 1995 et 2017. Référence complète : Finch et al., Ibis, 2022 « Demography of Common Swifts (Apus apus) breeding in the UK ».

    NB – Si certaines estimations peuvent sembler un peu datées, la situation n’a pu que se maintenir ou empirer puisque celle-ci est jugée déclinante sous tous ses aspects quel que soit l’organisme à l’origine de l’étude.
    ↩︎

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut